vendredi 3 octobre 2008

La maladie de l'authentique




Le 24 mars 1947, Antonin Artaud écrit une lettre à André Breton dans laquelle il explique son refus d’écrire un texte pour la prochaine exposition des surréalistes, exposition ayant comme point essentiel « l’initiation, la magie, les cultes indiens et vaudous » (p.1222)[1]. Derrière tous ces éléments, la conscience des masses trouve un refuge. Car ces initiations naissent de la peur du réel : les hommes se font croire que la réalité est constituée du voyage de l’âme plutôt que de celui du corps, qu’elle est dans l’inconscient, dans l’occultisme, dans tout ce qui lui est inatteignable. L’homme a peur, écrit Artaud, et est « par « essence » et « principe » incapable de vivre une réalité cent fois plus effarante que lui, parce qu’elle se vit avec le corps et non avec la conscience » (p.1223). L’occultisme surréaliste est donc une entrave à la liberté de l’homme : étant prisonnier de ses croyance, il devient prisonnier de sa propre peur. En les critiquant ainsi, Artaud se détache des autres surréalistes, en ce qu’il insiste sur la notion de démarche (« un homme comme moi véritablement sorti de tombe » (p.1224)), il ne se donne pas en spectacle pour le plaisir de se vautrer dans le sensationnel, mais plutôt pour faire passer des messages, des accusations, une vision du monde (« Sachant cela, je n’allai pas au Vieux-Colombier donner une séance mais porter des accusations. », (p.1225)). Mais à quoi bon partager une vision devant un public pour qui la douleur n’est que coquetterie, excentricité, spectacle à applaudir? À quoi bon s’exposer à un public qui n’est là que par curiosité? À quoi bon vivre pour avoir mal, pour transformer ce mal en art, et finalement vendre cet art comme s’il n’était qu’une valeur? Non, cet occultisme surréaliste qui transforme l’homme en conscience et l’art en valeur, Artaud n’en veut pas, car il n’est que mensonge, peur et ignorance. Et la vérité, quoique douloureuse, n’a pas besoin d’ornements : l’homme la possède et la connaît justement parce qu’il est homme.
Dans cette lettre, Artaud se révolte au niveau de l’idéologie et de la vision que les surréalistes se font de l’art. Il rappelle à plusieurs reprises l’existence de ces mineurs, puisatiers, égoutiers (énumération p.1223), de ces « millions d’ouvriers » (p.1226) à qui l’on doit ces œuvres de douleurs vendues à un capitaliste, un « possédant [qui] n’a pas participé même par la cassure d’un ongle » (p.1226). Les surréalistes, également reconnus pour leurs idées plutôt gauchistes, ne se sont par réellement libérés du matérialisme et de la forte présence des valeurs, des ventes, et de la hiérarchie dans la commerce de l’art : ils ont changé l’art en question, mais non le système qu’il contestaient (car quand le système nous flatte dans le sens du poil, il est facile de fermer les yeux, de remuer la patte, et d’oublier ses valeurs de base). Le rapport entre bourgeois et prolétaires à simplement changé d’acteurs : c’est maintenant le public qui vit au dépends de la souffrance des artistes, ce sont les acheteurs qui contrôlent les œuvres. Artaud attaque avec violence un phénomène très actuel, soit celui de la marchandisation de la douleur de l’artiste (soit le sensationnalisme), celui du spectacle qu’est devenu l’artiste (voir l’hyperpersonnalisation des écrivains, qui m’horripile au plus haut point). Il a le courage d’agir selon ses valeurs : il refuse de participer à l’exposition, sacrifiant sa notoriété au profit de son authenticité.
Artaud aborde également la question de la liberté d’une manière plus philosophique. Certes, les surréalistes ont comme but de se libérer des chaînes de la rationalité, mais il faut une démarche, il faut vivre le réel pour ensuite s’en libérer en le faisant éclater en surréel, par nécessité et par douleur, non par amusement ou par peur. Artaud insiste sur le rôle important de la corporalité et de la souffrance dans la démarche en question, ce qui explique sa réticence à se mettre en spectacle. La souffrance ne se vend pas, la douleur charnelle et corporelle n’est pas à placer derrière une vitre pour être exposée à des petits bourgeois curieux qui se vanteront plus tard d’être « ouverts d’esprits », « libérés », « impliqués ». C’est une autre forme liberté qu’affirme Artaud : la véritable liberté d’expression, la liberté de choisir son public, d’assumer la lourdeur de son œuvre, la liberté de souffrir pour un art qui ne sera jamais abaissé au niveau de simple valeur ou de spectacle pour curieux, la liberté de se laisser enchaîner pour ensuite véritablement briser toutes les chaînes. Car en feignant la libération, on termine toujours par s’enchaîner à nouveau.
[1] ARTAUD, Antonin. Œuvres, Quarto Gallimard, Paris, 2004



(L'authenticité est encore une maladie (j'entends le terme "maladie" comme "malfonction", et on ne fonctionne pas indépendement de notre contexte. Ce qui est malsain dans une société malsaine est en réalité souvent très correct).

L'authentique restera toujours caché, il est condamné à rester dans l'ombre. Il doit être fort, croire en lui sans être approuvé par la société. Tous ces gens, ces "écrivains", toutes les Marie-Sissi Labrèche de ce monde qui se disent "hors norme" ne le sont PAS.
Celui qui est exposé par les médias l'est parce qu'il a fait une CONCESSION, d'une manière ou d'une autre.
Celui qui est exposé à fait la pute.

Il n'y a que dans l'ombre qu'on reconnaît la lumière.

Aucun commentaire: