dimanche 23 décembre 2007

Une chambre close (nouvelle)

En se réveillant, Victor Koslof ne sait pas tout à fait si le soleil c’est levé. Il n’a pas de fenêtre dans sa chambre, cela ne l’avait jamais vraiment dérangé jusqu’à maintenant, son organisme étant réglé comme une horloge, mais ce réveil est différent. Victor Koslof, prototype de l’homme maîtrisé, est désorienté.
Il regarde sa montre, mais il fait trop noir, il décide de rester assis sur le rebord du lit en attendant que ses yeux s’ajustent à l’obscurité. Il attend, il ne sait pas combien de temps, mais il attend, il ne veut pas sortir de sa chambre, car il sait que si il fait nuit, il ne pourra pas se rendormir et il sera fatigué une fois le matin venu. Il attend, mais tout reste noir. Agacé, il se gratte le crâne et traîne sa carcasse vers la porte. Il palpe le mur, la porte, et trouve enfin la poignée. Il la tourne. Il tire. La porte ne s’ouvre pas. Il tire plus fort, mais il y a quelque chose, quelque chose qui bloque. Il lâche la poignée, attend quelques secondes, la reprend fermement entre ses mains, tourne, tire. Toujours rien. Il recommence la manœuvre trois fois. Toujours rien. Il fait encore trop noir pour qu’il puisse être absolument certain que ce soit bien la poignée qu’il tire, mais il parvient à toucher l’arrête de la porte, il reconnaît sa texture, non, c’est bien la poignée. Définitivement, quelque chose ne fonctionne pas.
Il devient anxieux. Il ne veut pas être en retard au travail, il a besoin de ce travail, de l’argent, il faut absolument qu’il sorte de cette chambre. Il n’a pas de téléphone, pas de lampe, simplement son lit et sa table de travail, à peine perceptibles à travers la masse noire qui lui bande les yeux. Un idée lui parcourt l’esprit : en fixant ses draps blancs, ses yeux seront confrontés à un contraste, ils devront reconnaître les reliefs, et au moins quelques tons de gris. Il marche, et, se tenant debout devant le lit, il fixe les draps en question. Ça fonctionne. Au bout de ce qu’il juge être une trentaine de secondes, il parvient à identifier les draps, l’oreiller, ses propres mains. Les délimitations de sa table de travail s’arrachent à la noirceur. Il regarde sa montre : 6h03. Il émet un soupir de soulagement : il n’est ni aveugle, ni en retard. Le bureau dans lequel il travail se situe à dix minutes de sa maison. Ainsi, il a 47 minutes pour sortir en arrivant à l’heure. Rassuré, il tente maintenant de réfléchir à la situation. Victor Koslof est un homme a besoin de logique, de sens. De clarté, pour ainsi dire. Il s’est réveillé, à la même heure que tous les matins, dans la même chambre que tous les matins. Les éléments sont les mêmes : l’heure, Victor Koslof, et la chambre. Ce sont les rapports entre ces éléments qui ont changés : l’heure devient menaçante, Victor Koslof est désorienté, et la chambre est close.
Il s’habille dans le noir, trébuche en mettant ses pantalons, tente de nouer sa cravate, n’y arrive pas, renonce. Il se dit que tout est différent dans le noir. Il regarde sa montre : 6h34.
Il inspire profondément, se dirige vers la porte d’un pas déterminé, et, en tournant la poignée, il tente d’imaginer la porte qui s’ouvre. Dans son imagination, la porte se laisse ouvrir. Mais, devant lui, la réalité s’impose : la porte, têtue et moqueuse, semble lui dire : « Essaie encore, vieux con. ». La rage envahit Victor, il martèle la porte, hurle à l’aide, sa voix se casse mais il continue à hurler, « À l’aide! À L’AIDE! JE SUIS ENFERMÉ! », puis, épuisé, il s’écroule sur le plancher froid et se laisse bercer par le silence. Il regarde sa montre, observe les chiffres qui changent, les minutes qui s’écoulent.
Il s’en fout. Il veut respirer, il veut sortir, il ne veut même plus aller au travail, il veut juste voir l’extérieur, inspirer l’air frais du matin, observer les feuilles sur les arbres, il veut simplement ouvrir la porte et courir, courir, courir. Courir le plus vite possible, le plus loin possible, il suffoque, il n’en peut plus. Il agrippe ses cheveux et les tire avec force, son cœur bat dans son crâne, il va imploser. Les muscles tendus, la mâchoire serrée, son maigre corps paralysé par une force qu’il n’avait jamais été forcé à confronté, il reste là, agenouillé devant la porte, dans le noir, le froid, le silence.

7h15. Il est en retard et il se sent libéré. L’heure n’est plus une menace, il ne reste que la chambre close et lui, le temps n’a plus d’importance. Il a envie de pleurer ou de pisser, il ne sait pas, mais il a envie, envie de déborder, il faut que quelque chose sorte, de la pisse ou des larmes ou du sang, quelque chose, des pensées, quelque chose, il faut sortir. Il n’ose plus essayer d’ouvrir la porte, il ne pourrait pas confronter la terrible obstination d’un objet. Victor Koslof pense. Il se dit que, tous les matins, il a franchi cette porte avec facilité, sans même la prendre en considération. Il se réveillait, il allait au travail. Tous les matins. C’est assez pathétique, la vie rituelle, quand on y pense. Les mêmes actions, les mêmes personnes, les mêmes heures. Les portes qui s’ouvrent et celles qu’on referme. Certes, cette porte qui refuse de s’ouvrir, cette matinée dans la pénombre, cette situation n’est pas désagréable. Au début, oui, mais plus maintenant. Il est enfermé dans sa chambre sans savoir pourquoi, et ça brise la routine. Routine qu’il cessera d’entretenir si il parvient à sortir de cette chambre. Il travaillera moins, il appréciera plus, il recommencera à peindre, il redeviendra lui-même, l’enfant créatif et vivant plutôt que le zombie travailleur.
Il a envie de changer. Il regarde sa montre, 8h14, et il a envie de changer, changer de vie. Il pense, pendant une seconde, que cette porte est peut-être un message de Dieu, qui lui donnerait une chance de reconsidérer sa raison d’être. Il pense que ça peut tout aussi bien être des voisins qui l’ont barricadé pour dévaliser son appartement. Il préfère la première hypothèse.
Réflexion faite, Victor Koslof conclut qu’il avait besoin de cette chambre close. Il avait besoin d’une pause. Il lève la tête et regarde la porte. Il se promet que si il parvient à sortir de cette chambre, il changera. Il inspirera comme si chaque bouffée d’air était sa première, il regardera le bleu du ciel comme si il n’avait jamais vu de couleur avant. Il travaillera moins, il se trouvera une femme, il aura des enfants, il leur apprendra à peindre, il sera heureux, il vivra. Il va s’étendre sur le lit.
Clic. Il lève la tête, en effet, il a entendu « clic », le bruit venait de la porte. L’a-t-il vraiment entendu? Oui, il rejoue le « clic » dans sa tête, c’était bel et bien la porte. Il regarde sa montre : 9h00. Il se lève du lit, marche vers la porte, puis, en toute confiance, avec la hâte de recommencer sa vie, une autre vie, il tourne la poignée et ouvre la porte.


(Victor Koslof se réveille, la tête encore pesante de rêves insaisissables, il regarde sa montre. 6h03. Il a exactement 47 minutes pour arriver au travail, et c’est un délai amplement suffisant, comme chaque matin. Il se lève, ouvre la porte de sa chambre, et va se brosser les dents, la tête pas tout à fait vide, c’est un peu différent, ce matin, il a dû rêver à quelque chose d’important. Il ne se souvient jamais de ses rêves, mais ce n’est pas grave, il faut s’habiller, le travail l’attend.)

vendredi 21 décembre 2007

Prise deux.

Bonjour!

Ceci est une deuxième tentative de blog. Après une brève affaire de trois jours entre MySpace et moi, après un blog mort il y a deux ans, parallèlement à un Livejournal trop personnel, voici les Déboires et plénitudes d'une môme nihiliste. Pas mal, comme titre, non?

La môme en question, c'est moi, du haut de mon 1m57 (presque 58). J'entame mes études littéraires, j'essaie (pitoyablement) de jouer du piano comme du monde, je lis et j'écris et je parle trop vite.

Alors voilà, vous trouverez ici des réfléxions sur la littérature, la musique, la philo, mais aussi quelques poèmes (souvent en anglais), nouvelles, et déclarations d'amour (pour mon chat, bien entendu).


Je quitte cette année 2007 avec un foetus de roman de roman dans le ventre, une partition de Liszt dans la main droite, La République de Platon dans la gauche, des Barthes dans la tête, Socrate (mon copain) dans le coeur, Les Beatles dans les oreilles, de la soupe Lipton dans la bouche, un tatouage du Petit Prince sur la hanche, des jeans trop grands sur les jambes, et des chaussettes qui disent "have a nice day" sur les pieds.

Bon, en espérant que ça survivra.