jeudi 17 avril 2008

Seinrano de Bergerac

Ça se replacerait, il fallait que ça se replace. À douze ans, désarmée par de nouvelles protubérances qui semblaient rocs, pics, caps, péninsules sur mon buste d’enfant, je sombrai dans une terreur de mon propre corps. Les garçons les regardaient avec une curiosité intéressée, les filles avec jalousie, et moi, simplement avec malaise : ils étaient là, tout simplement là, s’imposant malgré moi, détruisant l’harmonie de mon corps sans en rougir, les traîtres. Précisons que j’étais déjà mise à l’écart : mes cheveux n’étaient pas blonds, mes yeux tout sauf bleus, et je ne lisais que des choses bizarres (définition de Sartre par mes pairs) et morbides (celle de Baudelaire, par ma mère).
Je me rappelle encore du moment où Mme P., vieille harpie recyclée de la Sorbonne, nous avait imposé Cyrano de Bergerac comme lecture. Mon désarroi fût immense : Cyrano, je ne l’avais pas lu, mais, franchement, ce n’était pas du sérieux. Bon, il avait un gros nez. Ce n’était pas de quoi en faire une pièce de je ne sais combien d’actes! Je fis intérieurement le deuil des tragédies que j’aimais tant, après tout, que pouvait-on m’ordonner que mon bras n’accomplisse?
L’objet lui-même n’avait pas l’air sérieux : une édition scolaire, un dessin de chapeau dessus, et sur la première page une photographie d’Edmond Rostand. Il n’avait même pas une tête d’écrivain (précisons que je ne connaissais pas encore Proust); il n’avait pas le regard enflammé de mon cher Baudelaire, ni la barbe étouffante de mon Hugo adoré. En un soupir, je rentrai chez moi, écrasée par la fatalité, en plus de mon sac à dos.
Cloîtrée dans ma chambre, j’entamai dédaigneusement ma lecture.
Blablabla, le théâtre, Cyrano va arriver, il n’est pas encore là, des vers bien écrits, trop de personnages, des bourgeois et des pages, Roxane est épouvantablement ravissante, blablabla. Le voilà, on entend sa voix, il arrive, il engueule l’autre, quelques bonnes répliques, de mieux en mieux…
J’ai dû lire la pièce dix fois. Ce fut une des nuits d’insomnies les plus agréables de ma vie, et j’en ai eu. La lecture m’absorba tant que je ne remarquais qu’à peine les intrusions régulières de ma mère qui m’ordonnait furieusement d’aller me coucher.
J’adorais ce personnage, il était comme moi: moche, mais ayant les mots comme défense. Doté d’une force de caractère, mais uniquement pour masquer la honte qui l’afflige. Il était comme moi, mais plus que moi, il était ce que j’aspirais à être : léger et profond, drôle et grave, élégant, piquant. Bref, il avait du panache.
Le lendemain matin, plutôt que mes énormes pulls habituels, je portai un t-shirt normal. Marchant vers l’école, j’avais le sourire, Cyrano en main. Dans un couloir, un garçon me regarda (et pas dans les yeux) d’un air moqueur : « Hé, tu peux en allaiter combien avec cette paire? ». Je rougis jusqu’au front, le regarde dans les yeux, et crie : « MOI, C’EST MORALEMENT QUE J’AI MES ÉLÉGANCES, PETIT CON! »

mercredi 9 avril 2008

Le silence.

(Cette nouvelle va avec celle affichée précédemment, Une chambre close. J'ai décidé d'écrire une dizaine de nouvelles ayant comme thème l'enfermement. Notons le mot "enfer", quand même, c'est fascinant l'éthymologie)




Définitivement, quelque chose ne va pas avec cet enfant. Personne n’a jamais entendu la voix de Jonathan Blanche. Il n’a jamais parlé, pleuré, gémi, crié.
Au début, Mme. Blanche panique : après un accouchement facile, le petit, minuscule et écarlate, se contente de la dévisager puis se rendort. Les médecins disent : « ça viendra. » Après trois semaines, cela ne vient pas. Mr. Blanche panique aussi, le couple consulte un médecin qui les réfère à un autre, et, rebondissant de spécialiste en spécialiste, tous arrivent à la même conclusion : Jonathan Blanche n’est ni muet, ni autiste. Le bambin est, tout simplement, anormalement silencieux.
Quand il se réveille, la nuit, il attend patiemment dans son berceau. Quand on le chatouille, il sourit un peu, mais ne rit pas. Quand il a faim, il ne pleure pas. Mme. Blanche, par peur que son enfant se laisse mourir de faim, mourir de silence, passe ses journées avec lui, le nourrit religieusement, toujours aux mêmes heures. Elle lui parle beaucoup, lui fait écouter de la musique classique, lui lit des histoires simples puis des livres plus compliqués, pour lui donner le goût du son et des mots. Il est, silencieusement, très attentif.
Monsieur Blanche pense que son fils est malade. Il fait des recherches mais ne trouve aucun cas semblable. Il passe ses journées à téléphoner à des spécialistes américains, expliquant la situation à leurs secrétaires, qui, toujours gentilles, acceptent de transférer son appel. Les docteurs, les uns après les autre, le rejettent : ils ne font pas de consultation par téléphone, « too much responsability, you understand? ». Oui, il comprend. Il n’a pas assez d’argent pour se payer un médecin américain, il ne sait plus quoi faire.
Quand vient le temps pour Jonathan d’aller a l’école, ses parents l’envoient dans une institution spéciale, spécialisée pour enfants spéciaux aux besoins spécifiques. Le garçon ne se plaint pas, il fait ses devoirs avec facilité. Sans se faire d’amis, il passe ses récréations avec les enfants qui souffrent de logorrhée et les écoute sans rien dire. En classe, il obtient d’excellents résultats aux examens écrits. Aux exposés oraux, il refuse de parler. Au bout de deux ans, l’administration scolaire est d’accord pour dire qu’il est un enfant qui refuse de coopérer et qu’il occupe une place qui pourrait servir à un autre enfant en besoin : à l’âge de huit ans, Jonathan est expulsé de l’école. Mr. et Mme. Blanche, furieux, décident d’élever leur fils à la maison.
Ils acceptent l’idée qu’ils ne connaîtront jamais le timbre de sa voix, son accent, ses intonations, sa prononciation, ses expressions favorites, ses réactions spontanées. Un fossé de silence se creuse au centre de la famille. Les petits-déjeuners deviennent morbides : les seuls sons qui retentissent dans la maison sont les grincement des couteaux et des fourchettes contre les assiettes, les soupirs de Mme. Blanche, la toux sèche de son mari.
Le couple sort de moins en moins souvent, puis s’isole complètement, investissant toute leur énergie dans l’éducation de leur fils, la décoration de sa chambre, la concoction des mets les plus raffinés : si Jonathan est heureux, il pourra peut-être prononcer le mot « merci ». Le garçon est constamment entouré par ses parents, qui le gâtent excessivement et lui parlent avec douceur.
Voyant après plusieurs mois que la stratégie de fonctionne pas, la tension se fait trop forte : Mr. Blanche accuse sa femme de la condition de son fil, Mme. Blanche l’accuse en retour, les cris recouvrent les échos des cris précédents. Finalement, le couple s’accorde sur une conclusion qui leur semble des plus sensée : c’est de la faute de leur fils. Ils cessent de lui offrir des cadeaux, lui parlent méchamment, l’insultent, tout pour le faire réagir. Ils vident sa chambre, ne laissant que le lit. L’enfant ne proteste pas, évidemment. Ses parents décident alors de l’ignorer complètement, abandonnent son éducation, mais continuent tout de même de le nourrir. Une nuit, Mme. Blanche, dévorée par la culpabilité, réveille son fils et le serre d’une manière presque étouffante, sans pouvoir s’empêcher de répéter « pardon, pardon, pardon, je t’aime, pardon, je t’aime». Le petit se laisse faire, et quand sa mère s’en va, il se rendort calmement et rêve à d’immenses baleines. La situation familiale se stabilise, et la famille devient à peu près heureuse. Les parents recommencent à sortir, à travailler, à éduquer leur fils.
Un soir, lors du repas, Mr. et Mme. Blanche se racontent leur journée, à leur habitude. Une voix claire retentit alors : « Maman, tu me passes le sel, s’il te plaît? ». Le couple se fige, les yeux ronds, le souffle coupé. Ils regardent leur fils puis se regardent l’un l’autre, confirmant que la parole était bien réelle. Le garçon les regarde, le plus naturellement du monde. Mme. Blanche, hors d’elle, lui demande d’une voix tremblante pourquoi il n’avait jamais parlé. « C’est que, jusqu’à présent, tout avait été salé à point. »